La critique est-elle censurée ?

Rédigé par SEQUENCES BOIS
Publié le 09/10/2025

L’agence ChartierDalix a engagé une action en justice pour diffamation contre l'enseignant-chercheur Mathias Rollot. En cause, l’article Architecture et greenwashing, ou comment biodiversifier le béton, publié sur la revue en ligne Lundi Matin en juin 2023, qui questionnait l'engagement écologique de l’agence, au prisme de son discours. Celle-ci avait alors demandé la dépublication immédiate, mais l’article avait seulement été modifié afin de corriger des erreurs factuelles ou des imprécisions. En juillet dernier, Mathias Rollot est mis en examen pour diffamation : une affaire qui interroge la place de la critique architecturale - et sa censure - dans le débat public. Plus de 230 chercheurs, architectes et intellectuels signent une tribune pour défendre la liberté du débat public. 


Ne laissons pas censurer la critique architecturale 

Tribune 

 

Par : un collectif de plus de 230 intellectuel·les, enseignant·e-chercheur·ses, critiques et architectes

 

 

Un article publié dans Le Monde ce mardi 26 août relate que agence d’architecture Chartier Dalix a porté plainte pour diffamation publique contre un enseignant-chercheur, Mathias Rollot, pour un texte publié sur les décalages pouvant exister entre sa communication et ses réalisations. Cet article, intitulé “Architecture et greenwashing, ou comment biodiversifier le béton”, a été publié en juin 2023 dans la revue lundimatin. Rédigé par un maître de conférences habilité à diriger des recherches, il s’inscrit dans la continuité de ses travaux de recherche en architecture à destination du grand public.

Cet article relève de la « critique architecturale » – au sens où il y a de la critique d’art, de cinéma ou de musique – pratique régulière et ancienne sur de nombreux édifices et projets architecturaux. Les exemples ne manquent pas : des articles parus dans Le Visiteur, D’a, Criticat ou Le Monde, jusqu’aux ouvrages entiers, de La Comédie des Halles de Françoise Fromonot à Paris ville free de Soline Nivet. 

La critique d’architecture, au-delà d’une analyse purement technique, confronte les discours et les réalisations, au regard de cultures, de champs et de critères élargis. Elle fait partie intégrante du débat public, et revêt une importance cruciale pour la discipline architecturale – praticien·nes, chercheur·ses, enseignant·es inclus·es – autant que pour la société civile tout entière, en lui permettant de contribuer à ce sujet d’intérêt général.

En attaquant en diffamation, l’agence empêche la critique et, partant, la recherche architecturale, de vivre et de jouer son rôle fondamental. L’agence ne demande pas à la revue et/ou à son auteur de retoucher une erreur qui se serait glissée par inadvertance, voire de prolonger le débat au moyen d’un droit de réponse. La revue et son auteur n’ont pas reçu une telle demande, l’agence préférant immédiatement judiciariser un débat pour faire taire un point de vue doctrinal.

Cette action en diffamation et les conséquences judiciaires qu’elle entraîne constituent une menace pour tous les critiques et pour tous les chercheurs qui, dorénavant, hésiteront à publier leurs travaux. Cette procédure a également pour effet d’interdire aux autres chercheurs de prolonger le débat sur ce sujet par crainte de représailles judiciaires. 

Elle s’apparente fort à une « procédure-bâillon », dispositif à « effet dissuasif viral au sein de la société civile », destiné à museler toute critique en judiciarisant les travaux des journalistes, des ONG, et dorénavant les enseignant·es-chercheurs·ses, « nouvelles cibles » de ces procédures.

Ces travaux permettent au public de prendre part de manière éclairée à ce sujet d’intérêt général. Créancière d’un droit de savoir, cette information plurielle est une garantie indispensable à l'épanouissement démocratique de toute société civile.

Ce n’est pas la première fois qu’un universitaire travaillant dans le domaine des sciences de l’environnement est ainsi attaqué : voir par exemple, il y a plus de dix ans, le procès gagné par le Professeur de droit Laurent Neyret, après trois années de procédures épuisantes et coûteuses. Et si un rapport sur les procédures-bâillons relève bien d’autres affaires du genre ces dernières années, en architecture en revanche, on ne compte de mémoire qu’un seul précédent : le critique François Chaslin, tout récemment disparu, qui lui aussi avait fait l’objet d’une attaque en diffamation pour une critique architecturale en 1995.

L’architecture est l’affaire de toutes et tous, et les enjeux écologiques, sociaux et politiques majeurs qu’elle induit doivent relever, dans nos sociétés démocratiques, relever du débat public, à l’extérieur des enceintes judiciaires. Pour le critique Marcel Cornu, c’est d’ailleurs l’objet central de la critique d’architecture que de “déceler et d’expliquer les rapports que la production architecturale entretient avec l’ensemble de la vie sociale – avec les structures et les superstructures et notamment l’idéologie de la formation économico-sociale dans laquelle elle se développe, dont elle naît. Où elle prend place. Où elle joue un rôle” (AMC, 1968).

La problématique écologique globale que nous devons affronter collectivement pose des questions complexes, qui impactent largement l’architecture, l’urbanisme et tous les secteurs de la construction. Cette situation appelle des débats vivants et urgents. Comme le souligne bien le récent ouvrage La Critique à l’œuvre, l’actualité environnementale renouvelle le rôle de la critique architecturale et doit impérativement lui donner une nouvelle actualité – plutôt que d’ouvrir sur une multiplication des procédures de judiciarisation de l’expression ou de censure des propos des auteurs qui tentent de la faire vivre. 

Nous, critiques d’architecture, ne voulons pas d’un monde sans réflexivité et sans liberté de parole, dans lequel le public non spécialiste serait privé d’un indispensable accès aux débats contradictoires qui parcourent nos disciplines et domaines d’étude ;

Nous, chercheurs·es, ne voulons pas d’un monde où la liberté académique recule, où “les controverses scientifiques sont judiciarisées”, et où la publication des conclusions de nos travaux de recherche peut nous amener au tribunal ;

Nous, architectes praticien·nes, ne voulons pas d’un monde où la critique architecturale est réduite au silence, voire n’existe plus. ;

Nous, toutes et tous, désirons une société où puissent exister des échanges intellectuels réels, publics et contradictoires tant sur les problématiques que rencontrent la société civile que sur les enjeux écologiques des projets architecturaux – et non des procès intimidants et violents, destinés à censurer les dissensus.

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Cette tribune est publiée conjointement avec la rédaction de D'a.

 

Formulaire de signature

 

Liste des 50 premiers signataires (Mise à jour le 1er septembre à 17h40) : 

La liste complète sur le site de d'architectures 

  1. Tiphaine Abenia, Ingénieure-architecte, enseignante et chercheuse à l’ULB et à l’EPFL
  2. Sami Aloulou, architecte-urbaniste, maître de conférences associé en ENSA 
  3. Julie André-Garguilo, architecte HMONP, maîtresse de conférences en ENSA
  4. Christophe Aubertin, Architecte dplg praticien, Enseignant ENSA Nancy
  5. Marie-Hélène Bacqué, Sociologue et urbaniste, professeure en études urbaines
  6. Céline Barrère, Maîtresse de conférences, ENSAP Lille, chercheure au Lacth
  7. Anna Barseghian, artiste-curatrice, directrice d’Utopiana
  8. Les Batisseureuses des Terres, Réseau de constructeur-ices/architectes/urbanistes en lutte
  9. Antoine Begel, architecte praticien, maître de conférences TPCAU en ENSA
  10. Manuel Bello Marcano, architecte, maître de conférence HDR en ENSA
  11. Alia Bengana, architecte, enseignante Haute école d’architecture et d'ingénierie de Fribourg, eav&t Paris-Est
  12. Aurélien Berlan, Philosophe et traducteur, maître de conférences en économie à l'Université Toulouse Jean Jaurès, membre du LISST.
  13. Lucie Berson, éditrice au Passager Clandestin
  14. Stéphane Berthier, architecte, professeur à l'ENSA de Versailles
  15. Paul Besançon, architecte DE praticien
  16. Églantine Bigot-Doll, architecte EPFL, docteure en architecture, maîtresse de conférences en ENSA
  17. Sarah Bitter, Architecte et enseignante Ensa paris-Malaquais et ESA
  18. Nathalie Blanc, Directrice de recherche au CNRS-LADYSS, Université Paris Cité, Directrice du Centre des Politiques de la Terre
  19. Jérôme Boissonade, Architecte, Maître de conférence HDR sociologie, ULCO -LAVUE
  20. Agnès Bonnaud, géographe, Maîtresse de conférences à l'université Lumière Lyon 2
  21. Frédéric Bonnet, architecte, urbaniste, professeur en ENSA, Grand Prix de l’Urbanisme 2014
  22. Carine Bonnot, architecte DPLG, maîtresse de conférence en ENSA
  23. Henri Bony, architecte HMONP praticien, enseignant en ENSA
  24. Boris Bouchet, architecte, maître de conférences en ENSA
  25. Paul Bouet, historien de l’architecture, maître de conférences à l’ENSA Paris-Est 
  26. Dominique Bourg, philosophe, Professeur honoraire à l’Université de Lausanne
  27. Anne Bossé, Architecte dplg. Maitresse de conférences en ENSA
  28. Pauline Boyer, Artiste, Maîtresse de conférences en ENSA
  29. Laure Brayer, Maîtresse de conférences en ENSA
  30. Guillaume Buret, architecte DPLG praticien
  31. Alice Carabédian, philosophe
  32. Xavier Capodano, Libraire (Le Genre urbain)
  33. Meriem Chabani, Maîtresse de conférence associée à l'ENSA Paris-Malaquais, Aga Khan Design Critic in Architecture à Harvard GSD
  34. Olivier Chadoin, Professeur de sociologie, Ensap Bordeaux, Directeur du laboratoire PAVE, Centre Emile Durkheim CNRS 5116
  35. Bénédicte Chaljub, Architecte, historienne, maîtresse de conférences ENSACF, chercheure UMR Ressources 
  36. Quentin Chansavang, architecte DE, maître de conférences en ENSA
  37. Milena Charbit, Architecte, enseignante à l’ENSAV
  38. Denis Chartier, Géographe environnemental, université Paris Cité
  39. Eric Chauvier, anthropologue, professeur à l’ENSAP bordeaux 
  40. Joanne Clavel, chargée de recherche CNRS en humanités écologiques 
  41. Gilles Clément, Jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste, biologiste et écrivain.
  42. Ariane Cohin, Architecte HMONP
  43. Jean-Baptiste Compin, gérant du BET IMAEE
  44. Nicole Concordet, architecte
  45. Eliza Culea-Hong, maîtresse de conférence associée à ENSA-Versailles. 
  46. Emeline Curien, architecte DE, maîtresse de conférences en ENSA, HDR.
  47. Stéphanie Dadour, MCF Ensa Paris-Malaquais
  48. Roberto d’Arienzo, architecte-urbaniste, Ph.D. en architecture
  49. Margaux Darrieus, architecte DE, journaliste critique d’architecture, maîtresse de conférence en ENSA.
  50. Étienne Delprat, architecte DE praticien, maître de conférences à l’Université Rennes2 (...)

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